Les élèves du collège Berthelot (Le Mans) ont rencontré Lorris Murail

Dans le cadre du prix des Lecteurs 2016, les élèves du collège Berthelot (Le Mans) participants au prix, ont eu l’opportunité de rencontrer Lorris Murail, auteur de Douze ans, sept mois et onze jours à la médiathèque Louis Aragon (Le Mans) le 15 mars.

1 – Lorris Murail

  • Quelle est la place de sa famille, de ses sœurs* dans sa vie d’écrivain ?

Il les aime et ils se voient de temps en temps (ils vivent dans des villes différentes). Il y a une bonne entente entre eux. Ils ne parlent jamais de littérature mais plutôt des problèmes liés à leur métier. Les auteurs ne gagnent qu’un petit pourcentage sur les ventes de livres. Il lui semble anormal qu’ils aient si peu.

* Ses sœurs sont Marie-Aude Murail et Elvire Murail (également connue sous le nom de Moka).

  • Quels sont ses écrivains préférés ?

Pour lui, il y a plusieurs catégories d’admiration. Parfois, il se dit qu’en tant qu’auteur il aurait pu écrire le livre qu’il vient de lire. D’autres fois, il trouve que le livre est un chef d’œuvre et qu’il est totalement étranger à son univers. Il cite Fiodor Dostoïevski : il adore la littérature russe. Il parle également de Svetlana Aleksievitch (Prix Nobel de la Littérature 2015). Malika Ferdjoukh est l’auteure jeunesse qu’il admire le plus.

  • Quel est son roman préféré ?

Il répond que citer ses romans préférés n’est pas spontané. Pendant trente ans, il n’a presque lu que de la Science-Fiction (il a écrit une encyclopédie sur ce thème : Les maîtres de la Science Fiction). Puis il a commencé à lire Balzac et Zola. Il adore Germinal. Il aime également : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.

  • Quel genre de livres, lit-il ?

Il lit des romans pour adultes mais aussi des romans jeunesse pour les éditeurs. Il lit peu de livres actuels. Il préfère les livres du XXème siècle et ceux de science fiction.

  • A-t-il lu d’autres romans de la sélection du Prix des Lecteurs ? Si oui, lequel a-t-il préféré ?

Non, il n’a lu aucun roman de la sélection même si il connaît certains auteurs dont Anne-Laure Bondoux (Tant que nous sommes vivants). Il n’a pas lu ces livres mais il fait confiance aux auteurs.

  • A-t-il lu le roman La disparition, écrit sans lettre « e » ?

Non mais il trouve l’auteur, Georges Perec, intéressant et étrange.

  • A-t-il lu Orange mécanique ?

Oui. Il a lu le livre et vu le film. Il trouve ça très intelligent et assez pervers. Il fait un parallèle entre ce roman et les terroristes.

  • Lit-il des autobiographies ?

Il lit peu d’autobiographies mais plutôt des biographies lorsqu’il travaille sur un sujet précis.

  • Passe-t-il plus de temps à lire ou à écrire ?

Il passe beaucoup de temps à lire… et à faire la cuisine.

  • Lit-il des romans anglo-saxons ?

Il a lu le premier tome d’Harry Potter. Il trouve le livre très bien fait. En revanche, il n’aime pas du tout Twilight. Il termine en disant que le succès peut toucher de grands livres, et d’autres beaucoup moins bien.

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2 – Le métier d’écrivain

  • Depuis quand écrit-il et pourquoi a-t-il choisi ce métier ?

Il écrit depuis environs 50 ans. C’est l’ennui qui l’a poussé à écrire. Il ne savait pas quoi faire et avait peu d’amis. Écrire permet de remplir un vide. Son père était écrivain et sa mère adorait ce que son mari faisait. Elle a conseillé à Lorris Murail de se mettre à écrire. Sa première histoire a été faite sur un petit cahier. Il a copié sur un livre qu’il venait de lire. Sa mère a aimé puis il a continué l’écriture. Écrire permettait d’avoir son propre domaine et de se distinguer de son frère musicien. Il pensait qu’il ne ferait que de la science fiction.

  • Vit-il de ce métier ?

Il survit. Il peut continuer à être écrivain car il a d’autres activités : traducteur, scénariste, création de DVDs sur l’art, journaliste, critique… Il vit en mélangeant ces activités.

  • Qu’est-ce qui l’inspire pour écrire un roman ?

Tout et n’importe quoi. Il réceptionne des informations sur internet, avec la télévision, en se baladant, en lisant… Tous ces éléments l’aident à trouver l’inspiration. Il transforme ces informations en histoire. Parfois, l’idée naissante est très précise. Il explique qu’il a vu à la télévision un documentaire « Tout changer dans leur vie via le feng shui ». Ça lui a inspiré une histoire. Parfois il s’inspire d’autres romans mais il veille à ce qu’il n’y ait pas de plagiat. Il a souvent l’habitude d’inventer une histoire différente lorsqu’il lit un livre. Il y puise une certaine énergie. Il lit des thrillers en rafale pour connaître la méthode d’écriture de ce genre de romans.

  • Voyage-t-il souvent pour écrire ses romans ?

Non, il n’aime pas beaucoup voyager. Il n’aime pas beaucoup les transports. Il est allé en Russie, à New-York et Hong-Kong. Durant son voyage en Russie, il est allé à Saint-Pétersbourg, Moscou… Il pense que la Russie d’aujourd’hui est différente. Il ne voyage jamais pour écrire mais les expériences qu’il vit peuvent indirectement l’inspirer.

  • A-t-il déjà été sélectionné dans un prix littéraire pour un autre roman que Douze ans, sept mois et onze jours ?

Oui, le prix des Incorruptibles. Il n’aime pas tellement les prix. D’après lui, ses romans ne sont pas rassembleurs : soit les gens aiment, soit ils n’aiment pas. Il précise que ses sœurs sont plus souvent sélectionnées ou lauréates de prix.

  • Quel est son roman préféré parmi ceux qu’il a écrit ?

Il y en a trois : Blanche-Ebène, Les cornes d’ivoire et Les semelles de bois.

  • Il a écrit la série Golem avec ses sœurs. Comment ont-ils procédé pour l’écriture. Est-ce plus difficile d’écrire à plusieurs que seul ?

Ils ont organisé plusieurs réunions afin de choisir le scénario. Ils se partagent des chapitres puis ils font une mise en commun : les lecteurs ne doivent pas se rendre compte qu’il y a plusieurs auteurs. Le fait d’écrire à plusieurs permet d’avoir une sensation d’invulnérabilité. Ils peuvent prendre des risques car il y a toujours un des trois auteurs qui trouvera une solution.

  • S’il devait réécrire un de ses romans, lequel choisirait-il ?

Son recueil de nouvelles de science fiction. Pour lui, les idées sont bonnes mais la qualité littéraire est à améliorer. Pour lui, écrire correspond à développer des idées tandis que d’autres s’échappent : il est difficile de tout maîtriser. Il pense que la différence entre les génies et les autres auteurs tient dans la maîtrise du récit. À ses yeux, Proust et Shakespeare sont des génies ! Quand il lit leurs textes, il ressent des émotions qu’il n’a jamais avec d’autres auteurs.

  • Quelle a été sa réaction lorsque son premier roman a été publié ?

Il espérait depuis longtemps que ce moment arrive car il a eu beaucoup de déceptions. La publication a été un soulagement. Il n’y croyait plus lorsque c’est arrivé. Être publié est une exaltation. Ça veut dire que son livre existe réellement. Le métier d’auteur suscite beaucoup de craintes car ils ne sont jamais certains que leurs nouveaux romans seront publiés. Le temps entre l’achèvement de l’histoire et la publication est relativement longue. C’est assez difficile à supporter car il est très impatient.

  • Il y a-t-il des messages dans ses livres ?

Il ne cherche pas à émettre un message mais à donner du sens. Il veut faire comprendre des choses, que le lecteur se mette à la place de l’autre. Il souhaite que l’imagination permette d’inverser la société, comme par exemple la place des « blancs » et des « noirs » lors de l’Apartheid.

  • Écrit-il plusieurs romans en même temps ?

Non, il n’écrit jamais plusieurs livres en même temps. Il écrit toujours un roman à la fois. Toutefois, si une idée lui vient, il lui arrive de prendre des notes pour plus tard.

  • A-t-il déjà songé à arrêter d’écrire ?

Il rencontre des découragements et des déceptions parfois, mais il affirme qu’il ne sait rien faire d’autre. Écrire est sa vie. Il aimerait continuer tant que possible.

  • Quel métier aurait-il fait, s’il n’avait pas eu le goût de l’écriture ?

Il ne sait pas ce qu’il aurait fait. Il répond que la vie peut changer à tout moment. Il n’est pas à la mode. Il préfère laisser les événements de la vie choisir à sa place. Il n’aime pas le changement et préfère l’immobilisme. Il a d’ailleurs commencé à écrire sur l’immobilisme.

  • Écrit-il des cadavres exquis ?

Non mais il regrette car ça peut donner des résultats surprenants.

  • D’après lui, quelles sont les qualités qui différencient les écrivains moyens et les bons écrivains ?

Le talent. C’est une question complexe. Il peut y avoir de grands écrivains qui produisent des histoires moyennes et des écrivains moyens qui écrivent de bonnes histoires. Pour lui, c’est le style qui compte. Il n’aime pas écrire simplement ou de façon banale. Il est compliqué.

  • Se passe-t-il beaucoup de temps entre l’inspiration et l’écriture ?

Oui. Il y a une période d’accumulation d’idées, d’ordre, de « spécimens » d’histoire avant qu’il se mette à écrire.

  • A-t-il déjà abandonné des idées d’histoire ?

Oui. Son ordinateur est rempli de débuts de textes jamais utilisées. Parfois, il lui arrive de reprendre ces histoires. Il ne jette jamais ce qu’il écrit.

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3 – Douze ans, sept mois et onze jours

  • Ce roman est l’histoire d’un abandon. Qu’est-ce qu’il l’a motivé et inspiré pour ce thème ?

Ce n’est pas une histoire uniquement sur l’abandon qu’il souhaitait développer mais la relation entre un père et son fils. Le fils est l’opposé du père. Il représente tout ce que son père n’aime pas.

  • Comme Walden, le héros du son roman, a-t-il été confronté à une situation de survie ?

Non, il n’a pas été confronté à une situation de survie. Lorris Murail ne se considère pas comme un héros. Il préfère imaginer l’héroïsme des autres. Il n’utilise pas sa vie privée pour écrire des romans. Il n’aime pas ce concept.

  • Combien de temps a-t-il travaillé à l’écriture de ce roman ?

Quelques mois. Écrire représente beaucoup de travail.

  • Comment a-t-il réagi à l’annonce de sa sélection pour le Prix des Lecteurs ?

Il était content même s‘il n’est pas avide de prix (il y en a beaucoup en France). Sa seule ambition est d’avoir des lecteurs. Toutefois, il est ravi que le prix permette de faire lire et découvrir ses livres. Pour lui, l’intérêt du prix est de pouvoir toucher ceux qui n’ont pas accès à la littérature et permet de stimuler le goût de lire aux enfants où la lecture n’est pas spontanée.

Questionnaire réalisé par les élèves du collège Berthelot du Mans, inscrits au Prix des Lecteurs.

Nous remercions chaleureusement Lorris Murail pour ses réponses, son interactivité avec les élèves et la médiathèque Louis Aragon pour son accueil et l’organisation de la rencontre.

Transcription de sa dédicace pour le collège :

« Pour les extraordinaires créatures engendrées par le collège Berthelot. En souvenir d’une rencontre comme il y en a peu… et qui répond à la question que tout auteur se pose parfois : bon sang mais pourquoi j’écris ? Merci d’exister. Bises à toutes et tous. L.Murail »

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Rencontre avec Charlotte Erlih, à la Suze-sur-Sarthe

On sent l’effervescence à notre arrivée au collège ce matin-là. La classe de 3ème qui doit rencontrer Charlotte Erlih, l’autrice de High-line, attend ce moment avec impatience. Un groupe d’élèves a réservé une surprise à Charlotte. Les quatre filles ont choisi des passages du texte à lire à voix haute et les ont entrecoupé de pauses musicales, interprété par l’une d’entre elles au piano. On sent Charlotte, touchée par l’attention, émue. Une discussion entre les élèves et l’autrice se lance alors sur son métier et quelques mystères du texte.

Il est temps de revenir à la médiathèque pour assister à la seconde rencontre de la matinée, avec une classe de 4ème cette fois. Charlotte demande rapidement aux élèves si le texte ne leur a pas semblé trop compliqué dans l’écriture et le sujet. Ils la rassurent vite vu la qualité des questions qui lui posent. Impressionnée, Charlotte prend plaisir à leur répondre tout en avouant qu’il n’est pas toujours facile de trouver les mots. Les élèves s’interrogent vraiment sur l’écriture et les techniques utilisées, comme la question de réussir à faire durée le temps sur des dizaines de pages alors que l’action racontée ne dure que 5 minutes.

Les échanges de ce matin ont été très riches autant pour les élèves que pour Charlotte Erlih et tout le monde repart ravi de ce temps privilégié.

 

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Deux nouvelles rencontres-dédicaces à la médiathèque du Mans

Nous vous attendons nombreux les mardis 8 et 15 mars pour deux rencontres-dédicaces à la médiathèque du Mans.

Rencontre avec Marie Chartres et Nastasia Rugani

Rencontre avec Lorris Murail

 

 

 

 

 

 

Nastasia Rugani et Marie Chartres Lorris Murail (2)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les auteurs Marie Chartres, Nastasia Rugani et Lorris Murail nous feront le plaisir d’être parmi nous afin d’échanger avec vous et de répondre à vos questions.

Comme un feu furieux, CHARTRES Marie

Comme un feu furieux, CHARTRES Marie

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous les héros s’appellent Phénix, RUGANI Nastasia

Tous les héros s’appellent Phénix, RUGANI Nastasia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Douze ans, sept mois et onze jours, MURAIL Lorris

Douze ans, sept mois et onze jours, MURAIL Lorris

C’est parti pour les rencontres avec les auteurs !

Les collégiens du Grand Lucé participants au Prix des lecteurs ont rencontré Véronique Olivier-Barberon le vendredi 5 février, à la bibliothèque municipale.

L’échange autour de son roman « Ne plus se taire » fut riche et très apprécié des élèves.

De nombreuses rencontres sont à venir en février et en mars dans toute la Sarthe.

Rencontre au Grand Lucé

Article du Maine Libre, le 9 février 2016.

Hélène Vignal au collège d’Ancinnes : retour sur la rencontre du 27 février

Compte-rendu dPhotos auteur et chiots 001e la rencontre du 27/02/15

(A partir des notes prises pendant la rencontre, par avance pardon pour les petites inexactitudes.)

Avant de commencer l’échange avec l’auteur, les élèves lui avaient préparé une surprise. Ils avaient choisi et appris des citations extraites du recueil « Casseurs de solitude ». H. Vignal a été émue et les a chaleureusement remerciés.

 

1- Avant ce recueil de nouvelles vous avez écrit beaucoup de romans,   pourquoi avoir choisi cette fois-ci d’écrire des nouvelles ?

V : Ce recueil était au départ une commande d’un éditeur qui a refusé le manuscrit après cinq mois de travail. Je suis donc allée voir mon éditeur favori au Rouergue, qui jusque là n’avait pas encore édité de nouvelles.

2- Quelle est votre nouvelle préférée ?

 H.V : Si je devais en choisir une, ce serait peut être « L’Héritage ». Je trouve qu’elle est assez réussie même si elle n’a pas grand-chose à voir avec mon projet de départ… L’écriture m’a menée complètement ailleurs. En effet, je voulais d’abord parler d’une jeune fille qui se prépare à passer un concours d’obstacles. Elle souhaite que son père l’accompagne mais il est trop occupé et au dernier moment, il choisi de ne pas venir. Furieuse et déçue, Paloma franchit sur son cheval la barrière du manège où a lieu le concours en direction du chantier où travaille son père.

J’ai fait pas mal de recherches sur les noms des obstacles, c’est assez technique et je n’étais pas une spécialiste. C’est ainsi que je suis tombée des documents sur Internet sur la « méthode Pat Parelli », une méthode douce de communication avec le cheval. En chuchotant, on obtient beaucoup du cheval sans avoir besoin de le brusquer. Cela m’a vraiment impressionnée et mon projet a changé de direction.

Paloma est vue au départ comme une « pimbêche », une « crâneuse », mais comme beaucoup de personnages de ce recueil, elle n’est pas seulement ce qu’elle a l’air d’être : elle est sensible et elle reporte toute son affection sur son cheval. Seul Guindal, le palefrenier la comprend même s’il est d’un autre milieu social. Le personnage de Guindal m’a été inspiré par un garçon qui en sortant de prison avait réussi à s’épanouir en travaillant dans un centre équestre.

  3- Que pensez-vous de la couverture du recueil ? On était plusieurs à ne pas la comprendre et à ne pas voir le rapport avec les nouvelles ? Ou alors peut     être qu’on peut reconnaître Marie et Zoé les personnages des nouvelles « Pas         le droit à l’erreur » et « Regarde-moi ».

 -H.V : Et vous que pensez-vous de cette couverture ? Je préfère que vous me disiez d’abord ce que vous en avez pensé et je vous donnerai ensuite l’histoire de cette couverture.

-Une élève : Ce sont deux filles qui ont l’air amies.

-H.V : Avez-vous remarqué l’existence d’un cinquième pied près des pieds des deux filles ?

-Une élève : Le rideau semble cacher une partie de la réalité des personnages et dans le livre, les personnages ne sont pas ce qu’ils semblent être.

-H.V : Lorsque l’éditeur m’a contacté au départ, ils n’avaient pas du tout choisi cette photographie. C’était un plan sur une main baguée, une main féminine qui tenait des pieds nus, en signe d’intimité, de confiance. C’était une belle photo mais il y avait un problème : le personnage allongé donnait l’impression d’être mort… Comme le recueil est plutôt centré sur la vie, cela n’allait pas.

La cabine du photomaton est un espace d’intimité, un lieu où l’on veut garder une trace d’un lien d’amitié. Dans le recueil, les personnages s’aiment et se protègent les uns les autres. Mais je trouve qu’elle a un inconvénient : elle peut donner l’impression d’être un « livre de filles ». Qu’en pensez-vous les garçons ?

-Un élève : Non ! Je ne trouve pas.

-Un élève : Moi non plus !

4- Est-ce que vous pensez qu’on a forcément peur quand on est courageux ?

-H.V : Oui le courage va avec la peur mais quand on interroge des gens qui ont été très courageux, par exemple ceux que l’on appelle « les justes » et qui ont caché des juifs pendant la deuxième guerre mondiale au risque de leur vie, ils répondent tous : « C’était plus fort que moi. Je l’ai fait parce que je devais le faire ». C’est une force qui les dépasse. Et pour eux, ils ne sont pas des héros. On peut aussi se retrouver tétaniser par la peur et à ce moment là, on n’est pas courageux.

-Mme Schimmel : Peut-on parler de courage s’il n’y a pas de peur ? N’est ce pas alors de la « témérité » ?

-H.V : Qu’est-ce que le courage ? Peut-on le cultiver ? Qu’en pensez-vous ?

– Mme Maridet : Oui je crois que cela se cultive en étant bien conscient des valeurs que l’on veut défendre. Pour moi, le courage c’est quelque chose qui se raisonne contre la peur.

-H.V : Quelles sont les valeurs qui sont importantes pour vous ?

– Une élève : Pour moi, c’est de ne pas mentir, d’être honnête.

– Une élève : Pour moi c’est la confiance que l’on donne à une personne.

– Une élève : La tolérance me semble la valeur la plus importante, le fait d’accepter les gens comme ils sont même s’ils sont différents de nous.

-Mme Schimmel : Je trouve que le mot « tolérance » ne convient pas bien. Cela me semble être plus que cela. Il y a de la « condescendance » dans ce mot.

-H.V : Pas forcément. Par exemple, vous êtes dans le métro, assis à côté d’une personne qui sent très mauvais. Que faites-vous ? Vous restez à côté d’elle ou vous changez de place ?

– Une élève : Moi je ne changerai pas de place. Je prendrai sur moi. Bon si le trajet dure longtemps, je ferai semblant de descendre et je reprendrais un autre wagon…

– Une élève : Par exemple, on vit cela au collège, s’il y a quelqu’un à qui personne ne parle. Il ne faut pas avoir peur du regard des autres et si on en a l’occasion d’aller lui parler ou tout du moins ne pas la repousser si elle s’adresse à nous.

– Une élève : Il faut apprendre à vivre dans la solitude.

-H.V : C’est difficile de savoir à l’avance ce que l’on fera et comment on réagira mais si l’on pose un acte et que l’on s’y tient, qu’on est ferme, ce sera plus facile. Et c’est bien aussi de se poser la question : est-ce que je passe devant une situation où quelqu’un se fait maltraiter ? En effet, on n’est jamais vraiment ce qu’on a l’air d’être. Par exemple Adra (le personnage de deux nouvelles), personne ne sait ce qui pèse sur elle à la maison. M. Séraphin, le principal, c’est pareil : il n’a pas l’air d’être ce qu’il est au fond. Derrière sa grossièreté, c’est quelqu’un de bien, prêt à prendre des risques pour aider Adra. Je trouve que c’est comme dans la vie : « On ne sait jamais en face de qui on est ». Parfois, cela prend des années et on se rend compte de ce qu’une personne vivait à l’époque, qui peut expliquer son côté désagréable par exemple. Je pense qu’il faut juste essayer de partir de quelque chose de pas trop négatif, ne pas juger les gens trop vite. Comme disait une élève tout à l’heure : « Parfois on ne sait pas qui il y a derrière le rideau… »

 5- D’après vous, quand a-t-on le plus besoin de courage ?

 -H.V : Les moments où j’ai été le plus courageuse, je pense que c’est dans mon enfance parce que j’étais très seule et j’avais peu d’outils pour lutter. Et pourtant, il a fallu tenir, m’accrocher et résister.

 « Chiens de garde »

 8- Avez-vous choisi de parler d’un chien dangereux parce que c’est une de vos           phobies ?

 -H.V : Non pas du tout. Pour moi, le chien dans la nouvelle est le symbole de la bestialité qui n’est pas maîtrisée. Dans « l’Héritage », on voit d’ailleurs que son maître M. Arias ne le maîtrise pas. Je pense que l’un des travaux les plus forts de l’humain c’est de maîtriser sa propre bestialité, sa pulsion de violence.

 9- Pourquoi avoir choisi de mettre cette nouvelle au début du recueil ?

 -H.V : Si j’ai choisi de mettre cette nouvelle en premier c’est parce que je trouvais qu’elle ouvrait bien le recueil. Je la trouve dynamique et puis c’est la première que j’ai écrite.

 10- La famille Arias revient dans plusieurs nouvelles : « Chien de garde »,         avec le chien et le patron de la mère , « L’héritage » avec Paloma Arias et         Tiago Arrias dans« La grève ». Pourquoi ?

 

-H.V : Si je développe les personnages de la famille Arias dans plusieurs nouvelles, c’est parce que je voulais monter dans le texte qu’il y a des liens entre nous. Je ne veux pas être « manichéenne » (rien n’est tout blanc ou tout noir). Ce n’est pas parce que le père Arias est un « salaud » dans certaines circonstances, que sa fille Paloma est une « peau de vache ». L’être humain est plein de contradictions tout le temps et je trouve que la littérature permet de bien montrer cela.

 

« Une journée de merde »

11- Si certains personnages reviennent dans plusieurs nouvelles, est-ce parce         qu’ils sont plus importants ? On retrouve par exemple le personnage d’Adra dans la nouvelle « Accusé de réception » et « La Grève » ; le principal M       Séraphin dans la nouvelle « Accusé de réception » …

 -H.V : Les personnages qui reviennent dans plusieurs nouvelles sont pour moi des véhicules qui permettent de faire passer une idée.

 12- Pourquoi avoir choisi le thème de l’excision ?

 -H.V : Pour moi l’excision n’est pas le thème principal de la nouvelle. Le « vrai » thème c’est : que fait-on pour soi ? Adra a décidé que cela ne lui arriverait pas, qu’il fallait s’enfuir et sauver sa peau, sa féminité, son sexe. La menace qui pèse sur elle est suffisamment dangereuse pour qu’elle prenne la décision de fuguer.

Je ne suis pas non plus insensible au thème de l’excision bien sûr. Cette tradition qui existe dans beaucoup de pays condamne les femmes à avoir une sexualité douloureuse, ce qui est scandaleux. Cependant ce n’est pas une nouvelle de militantisme contre l’excision.

J’ai eu la mauvaise surprise de découvrir que certaines documentalistes avaient décidé de ne pas faire lire mon recueil de nouvelles parce qu’une nouvelle parlait de l’excision et une autre d’homosexualité. Elles disaient ne pas se sentir capables d’expliquer aux collégiens ces réalités. Mais de là à ne pas le faire lire…

– Une élève : En tout cas, je trouve cela dommage parce que c’est grâce à votre livre que j’ai découvert que l’excision existait.

– Une élève : Moi aussi, je ne savais pas que cela existait.

– Mme Maridet : En réalité, aucun des collégiens ne soupçonnait l’existence de telles pratiques barbares sur les femmes par les hommes.

-H.V : Statistiquement les femmes sont plus atteintes dans leur corps que les hommes, mais les hommes peuvent aussi être victimes d’une atteinte à leur liberté sexuelle. Le message important pour moi qui passe par Adra, c’est que « votre corps vous appartient » ! Ne laissez personne vous forcer à quoi que ce soit.

-Une élève : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ? Pour faire passer des messages aux adolescents ?

-H.V : J’ai toujours écrit, depuis toute petite. Dès six ans je me suis mise à écrire. Cela a été pour moi une révélation : toute ma vie j’écrirai ! Je ne savais pas par contre que j’allais publier des livres. J’avais 36 ans quand j’ai été publiée pour la première fois. J’ai l’impression quand j’écris que je suis un tout petit peu plus vivante qu’autrement, que je prends la pleine mesure de qui je suis.

13) Est-ce que vous trouvez que le milieu d’origine a une influence sur la          manière dont on grandit ? Par exemple, si Bintou n’était pas morte, Adra se   serait-elle révoltée contre l’excision ?

-H.V : Je pense que oui car elle aurait su que ça fait très mal.

Est-ce que nous serions différents si nous n’avions pas grandi dans un autre milieu que notre milieu d’origine ? Et vous, qu’en pensez-vous ?

– Une élève : Je pense qu’on serait forcément différents. Par exemple, dans les pays où il n’y a pas grand-chose à manger, on aurait d’autres préoccupations : on penserait d’abord à survivre ! On n’aurait pas les mêmes valeurs.

-H.V : Si tu n’avais qu’un seul repas par jour, quelle personne serais-tu ?

– Une élève : Je pense que je serais moins difficile sur la nourriture que maintenant si j’avais vraiment faim.

– Une élève : Non pour moi, je serai la même. Ma personnalité ne changerait pas.

– Une élève : Ce que l’on a vécu enfant détermine nos valeurs. Par exemple, ce qu’on vit dans nos relations amoureuses. La patience peut diminuer avec le temps…

– Une élève : Moi je trouve que l’on prend beaucoup de choses à nos parents.

– Une élève : On prend ou on ne prend pas.

-H.V : J’ai deux enfants, deux garçons et c’est incroyable parce que ce qu’ils étaient à la naissance, ils le sont toujours. Les choses que l’on traverse remplissent notre champ d’expérience. Plus on a été aimé, accompagné dans la bienveillance et plus on sera fort mais ce n’est pas toujours vrai…

– Une élève : Ma mère dit toujours qu’ « on n’est jamais obligé de rien ». Bon sauf au collège… Il y a quand même des obligations.

-H.V : Oui on est libre mais il y a des conséquences…

 15- Pourquoi la co-épouse Maman Fatou protège-t-elle mieux sa belle-fille        Adra que sa propre mère ?

Pensez-vous que la mère d’Adra est une « mauvaise mère » ou qu’elle ne fait que respecter la coutume ?

-H.V : C’est maman Fatou qui a accompagné Bintou dans la mort et c’est pour compenser la perte de son enfant qu’elle a été donnée comme seconde épouse à papa Sadiou. La mère se protège de sa propre douleur par la dureté. Elle sait qu’elle ne reverra pas sa fille quand elle part en France. Mais pour elle, la tradition est ce qu’il y a de plus important.

16- Avez-vous rencontré des femmes qui ont vécu les même situations que      Maman Fatou et maman Awa ou vous êtes-vous documentée pour créer ces           personnages ?

-H.V : J’ai travaillé pendant sept ans dans le social en Seine-Saint-Denis, notamment avec des familles maliennes et polygames. Dans certaines familles, la polygamie créait de nombreuses situations de conflit entre les coépouses. L’une avait par exemple jeté le bébé de l’autre par la fenêtre… Mais dans d’autres familles au contraire, cela se passait très bien. Je n’ai pas été confrontée directement à l’excision. En revanche, la PMI (Protection Maternelle Infantile) surveillait de près les familles lorsqu’elle apprenait que telle petite fille devait retourner au pays. Elle exigeait que la famille montre la petite fille à son retour afin de vérifier qu’elle n’avait pas été excisée. Et elle avertissait les familles que si jamais cela arrivait, elle les dénoncerait car cette pratique est interdite en France.

 

17- Comment choisissez-vous les noms de vos personnages ? Par exemple le principal du collège s’appelle M. Séraphin qui veut dire « ange » alors qu’il      n’arrête pas de dire des gros mots et qu’il apparaît d’abord comme un personnage antipathique avant que l’on découvre qu’il est capable d’être très      courageaux et de faire des « choses bien ».

-H.V : M. Séraphin, un « ange », c’est vrai ! Mais pourtant, je n’ai pas du tout choisi ce nom à dessein : cela ne m’a même pas du tout traversé le cerveau ! Au départ, j’avais choisi un nom japonais pour ce personnage mais il gênait l’éditeur, alors j’ai changé. Dans mon roman « Plan B pour l’été », j’ai donné pour nom à l’éléphante qui est captive dans un cirque : Loumoumba. Ce n’est qu’après que je me suis rendue compte que je lui avais donné le nom de celui qui a libéré le Congo en 1970 et qui a été ensuite exécuté. Pourquoi ?

– Une élève : Peut être parce que c’est l’éléphante qui libère symboliquement la grand-mère à la fin. (Elle lui permet d’aimer un autre homme.)

-H.V : Oui c’est vrai. Quand je suis dans le processus de création, je fais confiance. Il faut s’écouter. Je crois beaucoup à l’instinct !

18- Le personnage de M Séraphin le principal est très grossier, pourquoi lui       avoir donné un tel caractère alors que l’on attend plutôt quelqu’un de sérieux dans cette fonction ?

-H.V : Les jurons de M. Séraphin, moralement ce n’est pas bien mais en même temps ce n’est rien car c’est une belle personne !

« Accusé de réception »

19- Le personnage principal découvre une lettre de dénonciation qui accuse M           Séraphin d’héberger chez lui des « sans-papiers », cette lettre fait-elle écho            pour vous à la dénonciation pendant la période de l’Occupation en France ?

-H.V : Non je n’ai pas pensé à cette période de l’histoire

« Ostende »

20- Pour moi Margaux, la jeune fille dans la nouvelle « Ostende » a un   comportement bizarre en jetant les telephones. Est-ce que son acte est             courageux ?

(moi je trouve que son acte est irréfléchi et pas très inteligent.)

-H.V : Margaux le personnage n’a pas réfléchi aux conséquences de son acte. En jetant les téléphones, elle veut seulement être seule avec son père qui lui manque. Oui, elle est courageuse dans un sens parce que son envie d’être avec son père dépasse tout le reste mais son acte est aussi irréfléchi.

21- De quel fait divers datant de 2013, cette histoire est-elle inspirée ?

-H.V : Cette nouvelle provient en effet d’un vrai fait divers. J’ai bien sûr changé les prénoms des personnages. Le père dans cette histoire était bipolaire comme le personnage de la nouvelle. C’est une maladie psychiatrique où le risque majeur est le suicide de la personne qui en souffre. Lors de la fugue de ce père et de sa fille, les autorités avaient peur de cela. Alors qu’en réalité, ils se sont rendu compte que c’est la jeune fille qui avait tout organisé…

 

22- Est-ce que vous trouvez que la « dame des gauffres », Isabelle, a une attitude courageuse ? Ou dégoûtante ? (Nous on est partagé : certains trouvent qu’elle a bien fait de prévenir la police parce que la mère devait être inquiète, d’autres pensent qu’elle n’aurait pas dû le faire)

-H.V : La « Dame des gauffres » ne savait pas que le père était bipolaire mais elle avait entendu par la presse qu’ils étaient recherchés par la police. Elle a agi pour le bien de la jeune fille.

 

 « Regarde-moi » et « Pas le droit à l’erreur »

 

23- En écrivant la fin de ces nouvelles, avez-vous réfléchi à ce qui pourrait se passer ensuite pour les deux amies ? Par exemple, j’ai pensé que la mère était peut être partie pour ne jamais revenir… Je n’aime rester comme ça dans             le doute.

-H.V : Oui les élèves n’aiment pas trop en général les fins ouvertes… Et pourtant, je trouve que c’est bien comme cela. Une fin ouverte, c’est une petite mise en situation de la liberté ! C’est à toi de décider. Ce n’est pas très confortable d’être libre ! Il est plus facile de laisser les autres décider à notre place…de ne pas réfléchir… Dans certains textes, à certains moments, c’est nécessaire !

 

 « La grève »

24- Cette nouvelle est-elle un message pour les filles, que nous devons nous méfier des soit-disant « princes-charmants » ?

-H.V : La fin de cette nouvelle est à la fois un message pour les filles mais aussi pour les garçons. La sexualité est une question préoccupante pour tout le monde. Tiago Arias, le personnage de l’histoire pourrait aussi ne pas collectionner les filles et apprendre à être intelligent avec cette pulsion, à partager plutôt que de prendre. On n’est pas obligé d’avoir des rapports sexuels tôt pour faire « comme les autres ». Nos corps nous appartiennent, pas la peine de se forcer ou de se laisser faire.

Propos recueillis par Christel Maridet Tjon-A-Tai, professeur documentaliste

Rencontre avec Jenny Valentine et Marcus Sedgwick mardi 24 mars à 18h00

rdv_prix_des_lecteurs_Page_3Attention événement ! Deux auteurs anglais seront présents pour une rencontre so british, avec la participation de l’association franco anglaise du Mans (AFAM) et de la Maison de l’Europe. MARCUS SEDGWICK évoque avec Sacrifice à la lune (Thierry Magnier, 2013) une île où,dans une ambiance mystérieuse, des mythes anciens se perpétuent au fil des générations. Dans La double vie de Cassiel Roadnight (L’École des Loisirs, 2013), JENNY VALENTINE retrace le destin extraordinaire d’un adolescent dontle mensonge irréfléchi va lui permettre de découvrir une vérité insoupçonnée ! Deux romans que l’on dévore sans pouvoir les lâcher et dont l’univers nous accompagne longtemps.